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06/09/2019 - SAMMY SOETAERT

LE RGPD A ETE INSTAURE AVANT L'EXPLOSION DE L'IA

Eline Chivot: numérisation, données, RGPD et intelligence artificielle

Des données, des données et encore des données: récemment, nous avons été bombardés de toutes parts par des cas malheureux d'abus: Facebook traite vos données de manière contraire à l'éthique, des puissances étrangères influen­cent les élections, les fuites de données dans les entreprises exposent vos infor­mations personnelles au grand jour ... Ces abus ont sans aucun doute des consé­quences pour notre industrie. Nous nous sommes rendus à Bruxelles où Eline Chivot a répondu à ces questions brûlantes au nom du Center for Data Innovation.

Eline Chivot
Eline Chivot, senior policy analyst Center for Data Innovation: "Les entreprises doivent bien garder a l'esprit les risques potentiels, comme celui des fake news"

LE CENTER FOR DATA INNOVATION

Le Center for Data Innovation est un groupe de réflexion qui, depuis 2013, surveille et étudie les décisions politiques en matière de données et de technologies au niveau européen. L'organisation est active dans l'économie numérique et tout ce qui s'y rapporte. C'est très large: ePrivacy, eCommerce, désinformation, concurrence, réglementation, RGPD, etc. Le CDI opère au niveau international sous l’égide de l'ITIF (Information Technology and Innovation Foundation). Cette organisation est active dans le monde entier en tant que groupe de réflexion dans le secteur technologique depuis 2006 et est largement respectée pour son travail. Un exemple: l'Université de Pennsylvanie place l'organisation au premier rang dans son classement des groupes de réflexion sur la politique scientifique et technologique. Le bureau de Bruxelles est dirigé par Eline Chivot. Originaire de Nantes, elle a grandi dans le nord de la France, où elle a obtenu deux Masters en Sciences Po à Lille. Sa première formation portait sur les sciences politiques et financières, la seconde sur la gestion d'entreprise et le marketing international. Elle a ensuite travaillé pour HCSS, une organisation néerlandaise qui mène des recherches sur les relations internationales, la défense et la sécurité. Après cette expérience, elle s'est installée dans notre pays, où elle a d'abord été active en tant que recruteur de membres pour l'organisation DIGITALEUROPE. Depuis la fin de l'année dernière, elle est responsable du CDI à Bruxelles.

UNE TAXE NUMERIQUE

Motion Control: Madame Chivot, pouvez-vous nous donner un exemple du travail du Center for Data Innovation?

Eline Chivot: “Certainement. Il y a quelques temps, en Europe, des appels ont été lancés pour taxer les grandes entreprises de technologie comme Google et Facebook. Les sièges sociaux de ces entreprises ne se trouvent pres­que jamais en Europe, mais elles y réalisent une part de marché importante, un chiffre d'affaires et des bénéfices. L'Union européenne s'est penchée sur la question d'amener de la meilleure façon une taxe spécifique – appelée taxe numérique. Aucun accord n'a été trouvé entre les différents pays à ce sujet, car il s'agit d'une question très complexe. Pendant ce temps, la France, l'Espagne et plusieurs autres pays ont décidé de leur propre chef d'in­staurer une telle taxe. Des pays comme la Suède et l'Irlande, p.ex., s'opposent fermement à son introduction, car elle pourrait nuire à leurs intérêts économiques. Notre tâche consiste ensuite à étudier l'impact exact d'une éventuelle introduction sur la compétitivité et la croissance de l'Union européenne, et à partager ces résultats avec les décideurs politiques et le public.“

RISQUES

Motion Control: ces derniers mois, nous avons beaucoup entendu parler d'abus relatifs à l'utilisation des données. Notamment avec le scandale de Cambridge Analytica qui a détourné les données des utilisateurs via Facebook. Est-ce que vous en tirez des leçons au profit de l'industrie en général?

Chivot: “Nous devons bien prendre con­science des risques potentiels. Pensez aux fake news, à la désinformation en ligne. Pour l'instant, l'accent est mis principalement sur l'influence des décisions politiques sur le plan sociétal, mais il est fort probable que cela soit également utilisé à une plus petite échelle.

CDI
Obama envoie une avalanche de noms d'oiseaux à Trump … Cette vidéo laisse peu de place à l'interprétation, et pourtant, il s'agit d'un ‘deepfake’. Ces techniques représentent une menace non négligeable pour les entreprises également

Les entreprises sont invitées à y réfléchir. Des entreprises concurrentielles qui répandent sournoisement de fausses nouvelles pour nuire à votre entreprise: cela n'a plus rien d'inenvisageable aujourd’hui. Prenons, p.ex., les concurrents qui diffusent de fausses études qui jouent en faveur de leurs produits ou qui discréditent les produits des concurrents. Ce genre d'influence s'est peut-être déjà produit auparavant, mais le phénomène s'est amplifié. En politique, ce danger est plus grand. Et cela peut aller loin. P.ex., il existe des vidéos 'deepfake', dans les­quelles les images sont manipulées de telle manière que l'on arrive à faire dire des choses à quelqu'un, alors qu’il ou elle ne les a jamais dites, d'une manière très réaliste. La fausse vidéo de l'ancien président Obama en est un excellent exemple (voir encadré à droite). Ce n'est pas encore le cas dans l'industrie, mais le piratage informatique y est bien présent.“

Conséquences politiques

“Ce problème est encore plus grave au niveau politique que l'ingérence possible par le biais de fake news: il s'agit de pirater des bases de données contenant des listes électorales, de pirater des ordinateurs de vote et de copier les sites web qui affichent les résultats. A l'avenir, ce problème est voué à prendre de l'ampleur. Le choix de partenaires techno­logiques fiables sera décisif à cet égard. Le réseau 5G – mais cela s'applique également à toutes les structures numériques cruciales – en est un bon exemple. Sommes-nous prêts à confier l'infrastructure en charge de la con­duite autonome de nos voitures à un acteur technologique chinois?“

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ET RGPD

Motion Control: on nous met en garde par rap­port à l'IA. Y a-t-il des manquements légaux?

Eline Chivot: “Les instances législatives font de leur mieux, mais le rythme de l'évolution des technologies est supérieur à celui de l'adaptation des lois et des procédures à de nou­velles situations. Le RGPD en est un bon exem­ple. Ici aussi, nous voyons l'écart entre le cadre législatif et la situation 'sur le terrain'. Lorsque ces règlements ont été publiés en 2016, cela concernait les 'big data'. On n’avait alors pas vraiment abordé la question de l'IA. Il en résulte des lacunes et des ambiguïtés dans le RGPD, ce qui rend la mise en œuvre des concepts d'intelligence artificielle en Europe moins évidente à présent. Selon une étude de DIGITALEUROPE, seules 10 à 25% des entreprises européennes – grandes et petites – utilisent réellement l'analyse de big data. De plus, parmi les entreprises qui prétendent utiliser l'IA, seules 60% le font réellement en pratique. Il reste encore beaucoup à faire pour réussir cette conversion.“

CDILa fragmentation de l'UE ne met-elle pas à mal notre compétitivité par rapport aux Etats-Unis et à la Chine?

“Notre marché fragmenté ne facilite pas l'expansion de nos entreprises. Cette fragmentation nous touche de plusieurs manières: il y a plusieurs langues, l'infrastructure et la mentalité sont souvent différentes. Il y a aussi le pro­blème de la législation qui n'est pas adaptée à l'économie numérique. La croissance d'échelle est essentielle dans l'économie numérique, et notre législation dépassée ne la permet pas. Certains chiffres de la Commission européenne le démontrent parfaitement. Sur les entreprises de plates-formes réalisant un chiffre de plus d'un milliard de dollars, seules 15% sont européennes. Les Etats-Unis s'offrent la part du lion avec 46% et l'Asie représente 35%. SAP et Spotify sont deux exemples européens bien connus, et nous avons aussi Delivery Hero, moins connue, mais rien de plus dans le secteur des grandes entreprises. Il y a des plates-formes plus petites, comme Blabla­car en France. Mais nous devons faire mieux si nous ne voulons pas manquer le coche. Nous devons développer et exploiter pleinement le potentiel de ce marché numérique.“

EMPLOIS

Motion Control: il y a beaucoup à faire en matière d'impact de la numérisation sur les emplois. Les compétences sont différentes. Ne risque-t-on pas de se retrouver avec une in­compatibilité entre l'offre et la demande?

Chivot: “Nous devons aussi investir dans la formation en IA. La numérisation et l'IA n'entraînent pas une perte nette d'emplois. Toutes les prévisions indiquent une croissance de la productivité, ce qui historiquement a été une tendance favorable à l’emploi. Les travaux lourds et dangereux peuvent être éliminés, la production peut être moins chère, ... D'autre part – selon une étude du Forum économique mondial – jusqu'à 52% des emplois actuels exigeront des compétences différentes d'ici dix ans. Est-ce une mauvaise nouvelle? Pas forcément. La croissance de l'IA va de pair avec celle du nombre d'emplois dans le secteur de la technologie. De nouveaux secteurs verront le jour, avec des emplois supplémentaires. Et qui pourrait s'opposer à ce que l'on n’ait plus à effectuer des tâches lourdes, répétitives et sales? Si celles-ci peuvent être remplacées par des emplois où l'aspect humain est plus important, c'est tout autre chose. Les recherches d'Agoria montrent que, pour chaque emploi supprimé par les nouvelles technologies dans le futur, 3,7 nou­veaux emplois sont créés.“

Compétences en décalage

“Nous n'irons pas jusqu'à dire que tout s'annonce rose et lisse, non. 40% de nos travail­leurs sont surqualifiés pour le travail qu'ils font, comme le révélait une enquête européenne il y a quel­ques années. Cela ne signifie pas pour autant qu'ils ont les capacités nécessaires pour mener à bien les nouvelles tâches. Il est urgent de s'attaquer à ce décalage, car nous com­mencerons à en ressentir bientôt l'impact. L'adaptation des programmes d'études, des formations plus poussées en pro­grammation informatique et l'apprentissage continu sont les piliers les plus importants si l'on veut se préparer au mieux pour les bouleversements en cours. Mais c'est aussi une question de leadership politique."

L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE EST PARTOUT

L'intelligence artificielle se limite souvent à associer des algorithmes à des montagnes de données. Cependant, cela peut aller nettement plus loin que cela. Un bref aperçu:

Docteur IA

En Europe, lors de l'analyse d'une mammographie, deux spécialistes sont en général appelés pour examiner l'image radiographique afin de réduire la marge d'erreur. A l'avenir, l'IA pourrait permettre à un ordinateur d'émettre cette seconde opinion. Aujourd'hui, un nou­veau logiciel est en cours de développement, qui utilise l'IA pour analyser les images médicales. Ce logiciel devient de plus en plus performant, car il apprend des analyses précédentes de millions de mammographies. Si l'on parvient à encore optimiser son fonctionnement, on pourrait se demander pourquoi ne pas remplacer immédiatement les deux médecins. Cependant, des facteurs sociaux, sociétaux et historiques doivent également être pris en compte. A l'heure actuelle, l'intelligence artificielle ne peut rem­placer l'impact de la relation thérapeutique entre le médecin et son patient.

Robot Picasso IA

Les robots peuvent-ils développer une certaine créativité? A en croire le montant de 380.000 euros que Christie's a réussi à obtenir pour l'œuvre 'Edmond de Belamy', la réponse pourrait bien être oui. Trois étudiants français ont développé un algorithme d'apprentissage auto­matique qui a créé la peinture. Un autre exemple est Ai-Da, le premier robot qui peut faire un dessin sans aucune intervention humaine. Il le fait grâce à la combinaison d'une main bio­nique, de capteurs dans l'œil et de l'IA comme cerveau.

CDI
La combinaison de l'IA et de la robotique permet d'obtenir d'excellents résultats, même dans les secteurs créatifs

IA et véhicules autonomes

L'expérimentation de voitures autonomes remonte aux années 80. L'objectif consiste souvent à développer des autobus autonomes. A Stockholm, par exemple, deux navettes ont été intégrées au trafic classique, et non sur un circuit fermé ou une bande réservée. Des bus autonomes circulent également en Suisse et en Finlande. Des projets pilotes sont en cours dans notre pays, entre autres à Han-sur-Lesse.

Robots tueurs

Toutes les applications ne sont pas aussi pacifiques. L'IA a beaucoup fait d'elle ces derniers mois dans le cadre d'applications militaires. Laissons-nous à l'intelligence artificielle le soin de prendre une décision militaire par rapport à un ennemi? Les convaincus affirment qu'il y aura moins de victimes, puisque le combat n'aura qu'une origine technologique, et non plus humaine. C'est le pays qui a la meilleure IA qui gagne, pas celui qui fait le plus de victimes. Les opposants craignent qu'elle ne conduise à des massacres par erreur d'intelligence et n'ouvre ainsi la boîte de Pandore. En Europe, la politique penche plutôt du côté de l'interdiction de telles applications, mais on ne peut pas en dire autant des grandes puissances militaires.

Traders IA

En Allemagne, les banques font l'expérience de conseillers financiers virtuels qui font leurs choix sur la base de l'IA. Ils semblent obtenir de meilleurs résultats que leurs collègues humains pour les placements à long terme. En 2018 – une année difficile pour les marchés boursiers – les douze plus grands fonds d'actions mixtes ont perdu 8%, les conseillers en robotique ont limité cette perte à 6%.