Fabriquer des produits à base de poisson sans pêche ni élevage
Fishway considère le partenariat comme la clé du succès
Fishway, basé à Louvain, se trouve à un tournant. Cette entreprise pionnière dans la culture de biomasse de poisson par aquaculture cellulaire achève actuellement les principales étapes de R&D et prépare la montée en puissance vers la production. L’entreprise ne développe pas un filet de poisson classique issu d'un laboratoire, mais de la biomasse de cellules de poisson: un ingrédient transformable présentant la valeur nutritionnelle du poisson. La PDG Annelies Bogaerts se concentre dans un premier temps sur l’alimentation pour animaux de compagnie, où le chemin vers la validation sur le marché est plus court que pour l’alimentation humaine. À terme, Fishway souhaite également offrir aux entreprises agroalimentaires une source sûre, stable et évolutive d’ingrédients à base de poisson.
Une matière première précieuse pour les entreprises agroalimentaires
Pour les entreprises agroalimentaires, l’intérêt de la biomasse de cellules de poisson réside avant tout dans son application. Fishway ne part pas d’un produit destiné au consommateur, mais d’un ingrédient pouvant être intégré dans des catégories de produits existantes où le poisson occupe déjà une place aujourd’hui. C’est précisément ce qui rend la technologie moins abstraite. La question aujourd’hui n’est donc pas seulement de savoir si le poisson d’élevage est techniquement possible, mais aussi dans quels produits son utilisation deviendra d’abord pertinente sur le plan industriel et commercial.
Il suffit de nourrir les cellules
Où en est Fishway aujourd’hui?
Annelies Bogaerts: "L’entreprise a été fondée en 2022. Depuis, notre mission est restée la même: nous fabriquons un produit à base de poisson sans pêcher dans l’océan ni recourir à l'élevage traditionnel. Nous sommes toutefois entrés dans une nouvelle phase. Ces dernières années, nous avons travaillé d’arrache-pied pour poser les bases de notre technologie. Nous avons développé des lignées cellulaires, optimisé la nutrition cellulaire et perfectionné le processus à petite échelle. Cela nous permet désormais d’entamer la mise à l’échelle."
Pourquoi ne développez-vous juste un ingrédient, pas un filet de poisson complet?
"Nous mettons l’accent sur la valeur nutritionnelle du poisson et sur les applications qui ne nécessitent pas une structure de filet bien définie. Pensez aux galettes de poisson, aux burgers de poisson, aux pâtes à tartiner, à la mousse de poisson, aux boulettes, aux aliments pour bébés ou aux aliments pour animaux de compagnie. Ce que nous produisons est le résultat de la culture de cellules de poisson. Cela peut se présenter sous la forme d’une pâte ou, selon les besoins du fabricant, être transformé en une autre forme. Un filet de saumon ou de thon structuré pour les sushis est technologiquement beaucoup plus complexe. Nous nous intéressons délibérément aux produits dans lesquels le poisson est déjà utilisé aujourd’hui et où un ingrédient de haute qualité, sûr et stable peut apporter une valeur ajoutée évidente."
Comment se déroule le processus, de la cellule de poisson à l’ingrédient utilisable ?
"Nous prélevons un morceau de filet ou un autre tissu sur un poisson vivant et en isolons les cellules souches. Nous fournissons à ces cellules les conditions adéquates: température, nutrition et environnement contrôlé dans lequel elles peuvent se multiplier. Au lieu de nourrir le poisson entier, nous ne nourrissons donc que les cellules, qui constituent finalement la partie comestible. Un poisson utilise de l’énergie pour former également ses arêtes, ses nageoires et ses yeux. Nous ne cultivons que la partie qui présente un intérêt nutritionnel. Les cellules se développent dans des bioréacteurs, puis sont récoltées. Selon l’application, le produit final peut être transformé en pâte, en ingrédient humide ou en poudre sèche."
Zoom sur les aliments pour animaux de compagnie
Quelles sont les espèces de poissons privilégiées?
"Notre espèce principale aujourd’hui est la dorade, ou dorade royale. Nous travaillons également avec l’anguille et le bar. Nous choisissons des espèces adaptées à notre technologie et à notre focus sur les ingrédients. Un critère important est de pouvoir cultiver les cellules à une température plus basse, proche de la température ambiante. Pour nous, il est essentiel que le processus soit efficace et évolutif."
Pourquoi l’alimentation pour animaux de compagnie est-elle le premier marché visé ?
"Le choix de l’alimentation pour animaux de compagnie est pragmatique. Pour l’alimentation humaine, nous devons, en Europe, nous conformer à la réglementation Novel Food, ce qui représente un parcours complexe et de longue haleine. L’alimentation pour animaux de compagnie est également réglementée, mais le parcours est moins contraignant que pour l’alimentation humaine. Par ailleurs, nous voyons dans l’alimentation pour animaux de compagnie un marché où les ingrédients de haute qualité, sûrs et nutritionnels présentent un intérêt certain. Nous ne visons pas le segment le moins cher, mais une alimentation de qualité pour les chiens et les chats. Pensez aux aliments humides, aux friandises ou à d’autres produits offrant une marge plus élevée. Pour y parvenir, nous devons collaborer avec des fabricants d’aliments pour animaux de compagnie et réaliser des tests portant sur l’appétence, la digestibilité et le développement de produits. L’objectif est de disposer d’un prototype destiné au marché de l’alimentation pour animaux de compagnie d’ici fin 2027."
Les aliments pour animaux de compagnie constituent-ils donc une étape intermédiaire ou un marché à part entière?
"Les deux à la fois. L’alimentation pour animaux de compagnie représente pour nous un premier marché réaliste, mais certainement pas une activité secondaire. Il existe aujourd’hui un groupe de consommateurs qui accorde une grande importance à une alimentation saine et de qualité pour leurs animaux. C’est sur ce segment que nous souhaitons nous concentrer. En même temps, l’alimentation pour animaux de compagnie nous aide à créer une dynamique sur le marché. C’est important dans le contexte actuel en matière d’investissements. De plus, nous essayons de collecter les données actuelles en respectant autant que possible les conditions qui s’appliqueront plus tard à l’alimentation humaine. Ainsi, nous ne perdons pas de vue cette ambition à long terme."
Recherche: des partenaires dotés d’une expertise spécifique
Quelle a été l’étape la plus importante sur le plan technologique?
"Une étape très importante a été le développement de notre milieu de culture. Les cellules en ont besoin pour se développer. Dans la culture cellulaire classique, on utilisait souvent du sérum provenant du sang de veaux à naître. Or, pour un produit à base de poisson ou de viande d'élevage, cela ne constitue pas une base logique, ni sur le plan éthique ni sur le plan économique. C’est pourquoi il était crucial de développer un milieu de culture cellulaire sans composants d’origine animale. Ces dernières années, nous avons remplacé des composants pharmaceutiques coûteux par des alternatives végétales et de qualité alimentaire, moins onéreuses. Nous avons identifié des cultures et des sources végétales qui favorisent la croissance de nos cellules. Ainsi, nous disposons aujourd’hui d’un milieu de culture qui ne contient aucun produit d’origine animale et qui est bien plus abordable. Sans cette avancée, la montée en puissance n’aurait guère de sens, car chaque lot de plus grande taille deviendrait alors inabordable."
Quelle sera désormais l’étape la plus difficile?
"Le prochain défi consiste à prouver que ce qui fonctionne à petite échelle reste reproductible, abordable et réalisable sur le plan industriel à plus grande échelle. Il s’agit alors de bioréacteurs plus grands et, à terme, d’une usine pilote. Fishway souhaite se concentrer sur les domaines dans lesquels nous excellons: le développement de lignées cellulaires, le développement de milieux de culture et le développement de procédés. Pour les autres étapes, nous recherchons des partenaires disposant d’une expertise spécifique. C’est, selon moi, la direction dans laquelle évolue l’ensemble du secteur. En tant que petite entreprise, il est difficile de tout faire seule. Les partenariats, la collaboration et peut-être aussi la consolidation deviendront essentiels pour commercialiser cette technologie."
De quels partenaires avez-vous précisément besoin pour cette prochaine étape ?
"Nous recherchons des partenaires à différents niveaux. Les fabricants d’aliments pour animaux de compagnie sont essentiels pour passer aux prototypes, aux tests d’appétence et au développement concret du produit. Les entreprises agroalimentaires peuvent nous aider à réfléchir à des applications dans l’alimentation humaine. Les fabricants d’équipements et les partenaires technologiques sont indispensables pour la mise à l’échelle dans des bioréacteurs. Par ailleurs, les investisseurs restent essentiels, surtout maintenant que nous passons de la R&D à la mise à l’échelle. Nous sommes pleinement conscients que nous ne pouvons pas y arriver seuls. Quiconque peut apporter son expertise, un accès au marché ou des capitaux peut jouer un rôle important pour Fishway. Pour nous, les partenariats ne sont pas une simple formalité, mais un élément essentiel de la prochaine étape."
Une valeur nutritionnelle importante
Quelles applications destinées à la consommation humaine restent intéressantes?
"L’alimentation pour bébés nous intéresse par exemple, car les normes en matière de contaminants y sont très strictes. Les fabricants ont de plus en plus de mal à respecter systématiquement ces normes avec du poisson sauvage, notamment en raison de la présence de métaux lourds, de microplastiques ou d’autres substances indésirables. Notre processus est contrôlé et ne fait appel ni aux antibiotiques ni à ce type de contaminants. Nous pouvons ainsi proposer une source stable et sûre d’ingrédients à base de poisson. Nous avons déjà testé le profil en acides aminés de notre produit, qui est très proche de celui d’un filet de poisson classique. Le profil en acides gras est également important, notamment en raison des acides gras oméga-3. En fin de compte, tout ce dans quoi le poisson est transformé aujourd’hui constitue une application potentielle, tant que la valeur nutritionnelle prime sur la structure exacte d’un filet."
"Tout ce dans quoi le poisson est aujourd’hui transformé constitue une application potentielle de la biomasse de poisson" – Annelies Bogaerts, PDG de Fishway
Comment envisagez-vous la réglementation et les investissements ?
"L’Europe est considérée comme l’un des marchés les plus stricts. Lorsqu’un produit y est homologué, cela inspire confiance. Dans le même temps, la procédure 'Novel Food' constitue aujourd’hui un obstacle majeur. Elle est longue, les attentes ne sont pas toujours claires et tant que le produit n’est pas commercialisé, il faut continuer à financer son développement par d’autres moyens. À cela s’ajoute le fait que le climat d’investissement est devenu plus difficile. Il y a quelques années, ce secteur levait beaucoup de fonds, mais aujourd’hui, les investisseurs exigent davantage de traction commerciale et veulent voir qu’un produit est validé. C’est précisément pour cela que l’alimentation pour animaux de compagnie est importante pour nous. Elle peut constituer un premier marché sur lequel nous démontrons que notre produit fonctionne et qu’il suscite un intérêt commercial."
Quelle place le poisson d’élevage pourrait-il occuper dans la future filière du poisson?
"Nous ne sommes pas opposés à la pêche ni à l’aquaculture; nous considérons surtout le poisson d’élevage comme une ressource complémentaire. La demande en poisson augmente à l’échelle mondiale en raison de la croissance démographique et de l’évolution des habitudes alimentaires. C’est pourquoi nous pensons qu’il y a de la place pour une troisième catégorie, aux côtés de la pêche et de l’aquaculture, afin qu’à terme, on puisse également acheter du poisson issu de la production cellulaire. Non pas comme solution miracle, mais comme source supplémentaire de composants de poisson de haute qualité. Cela peut notamment constituer un moyen intéressant, en particulier pour les produits transformés, de réduire la pression sur les stocks de poisson naturels tout en proposant une matière première sûre, stable et riche en nutriments."